A sa sortie en 1985, l’Y10 a fait sensation avec sa ligne originale et ses prestations sophistiquées. Malgré ses indéniables qualités, elle sera la dernière Autobianchi. Rebaptisée Lancia, sa lointaine descendante est aujourd’hui la seule survivante de cette prestigieuse marque moribonde.
A112 : LA MINI-CITADINE CHIC DES 70’s
La marque Autobianchi a été fondée dans les années 50 par la famille Bianchi, la FIAT et le fabricant de pneus PIRELLI. Ses modèles étaient dérivés des FIAT, mais ils ont également servi à la firme turinoise pour tester ses solutions d’avant-garde. Autobianchi avait par conséquent une image moderne et élitiste, bien qu’elle soit spécialisée dans les petites voitures. En 1969 sort l’A112, sorte de FIAT 600 beaucoup plus moderne et luxueuse : un grand succès qui s’écoulera à plus de 1.300.000 exemplaires. Dès 1968, la marque passe sous le contrôle de FIAT et l’année suivante sous celui de sa filiale spécialisée dans le luxe, Lancia. L’A112 sera désormais vendue sous ce blason, sauf en France et de l’Italie, où Autobianchi a une très bonne image.
L’A112, présentée par l’excellent site POA dans sa version Elegant et conduite par une inconditionnelle, qui ressemble fort à ses clientes des années 80.
Restylée en 1979, elle gardait toujours ses fidèles dans les années 80, notamment les dames des beaux quartiers, qui appréciaient son petit format, ses finitions élégantes et ses prestations routières dignes du segment supérieur. Sa version Abarth, mini-sportive très accessible, avait aussi un certain succès auprès des apprentis pilotes.
COMMENT REMPLACER UN MYTHE ?
Il est toujours difficile pour un constructeur automobile de remplacer un modèle qui a énormément de succès, au point d’incarner l’image de la marque à lui tout seul. La première stratégie et de faire évoluer le modèle en douceur (Golf, BMW série 3, Renault Supercinq, par exemple). La deuxième consiste à repartir d’une page blanche, lorsque le concept d’origine est vraiment trop démodé. C’est le choix qui a été fait par Lancia, lorsqu’il s’est agi de réfléchir au remplacement de l’A112, dès 1979, alors que sa version restylée venait juste d’être lancée. D’emblée, on sollicite Ital Design, qui a fait du bon boulot sur la future Panda. Le projet Lambda sera nettement plus grand que l’A112, pour suivre la tendance générale à l’inflation des dimensions des citadines. Giorgetto Giugiaro propose une petite berline très haute et très habitable.

Prototype Lancia Lambda. On reconnaît sans peine la future FIAT Uno
Le design plaît tellement au patron de FIAT qu’il décide de l’adopter pour la remplaçante de la 127. Une fois simplifié, il deviendra la fameuse UNO ! Mais ceci est une autre histoire que je vous raconterai dans un prochain article… Le résultat de ce choix sera un immense succès pour FIAT et un désastre pour Lancia et Autobianchi, qui se voient obligés de reprendre leurs études à zéro et de passer celles conduites avec Giugiaro par pertes et profit.
L’ORIGINALE DE LA FAMILLE
Deux ans après, les études reprennent pourtant, au centre de style FIAT, sur la base d’un châssis beaucoup plus petit, puisqu’il s’agit de celui de la Panda, plus proche par conséquent de l’A112. Les grands du design italiens sont à nouveau consultés : Ital Design propose une sorte de petite SEAT Ibiza, et Pininfarina ose un hayon vertical peint en noir, qu’on retrouvera sur l’Y10.
Finalement c’est le design d’Antonio Piovano du centre de style FIAT qui est retenu. Sa ligne générale est très en avance pour l’époque, car elle ressemble aux prototypes les plus avant-gardistes sortis en même temps qu’elle, comme la Renault VESTA, issue du programme français d’économies d’énergie ECO 2000. Parmi les petites voitures de grande diffusion, seule la Honda Civic III osera également cette ligne en obus, gage d’un excellent coefficient de pénétration dans l’air. Avec un Cx de 0,31, pour seulement 3,40m de long, l’Y10 s’avère très économique et son tout petit moteur suffit à lui assurer des performances correctes sur autoroute.


La Honda Civic III, une japonaise futuriste contemporaine de l’Y10. Comme l’A112, elle a été très appréciée par une clientèle féminine, urbaine et aisée. Et s’est taillée une excellente image de marque, qui perduré jusqu’au début du XXIème siècle. Preuve qu’avec un produit irréprochable, on pouvait imposer durablement un concept identique.
Alors que Citroën sortira ensuite une AX beaucoup plus sage et Renault… rien du tout jusqu’à la Twingo (10 ans plus tard), Lancia ose une Y10 taillée comme une fusée : une ligne « en coin », toute lisse, un avant très court, un pare-brise fuyant, et des volumes qui vont en se rétrécissant vers l’arrière, coupés net au niveau du hayon.
Comme sur une chaise de Gerrit Rietveld, cette coupure nette est accentuée par un hayon peint en noir, quelle que soit la couleur de la carrosserie. En cohérence avec le positionnement haut-de-gamme, les finitions sont luxueuses :absence de gouttières, portières, capot et hayon « autoclaves », joncs chromés un peu partout.
SOPHISTICATION INTÉRIEURE
L’aménagement intérieur est au diapason, avec des prestations sans équivalent sur ce segment de marché : sièges et contreportes revêtus d’Alcantara (une peausserie artificielle dont on se servait à l’époque pour des canapés ou des manteaux de luxe), vitres électriques à l’avant mais aussi à l’arrière, tableau de bord électronique, trappe dissimulant l’autoradio, phares halogène, jantes en alliage, dossier de la banquette arrière rabattable fractionné 1/3 – 2/3, etc…

Le bandeau en Alcantara qui court sous le tableau de bord habille trois trappes : celle de gauche est un vide-poche, celle du centre dissimule l’autoradio, accessoire très volé à l’époque, celle de droite referme la boîte à gants. Sous les 4 commandes de vitres électriques, une petite tirette sert de cendrier. On remarquera l’impressionnante galerie de témoins et de cadrans, dont un économètre, accessoire typique des années 80.
La sophistication se poursuit sous le capot, avec l’un des plus jolis moulins de la fin du XXième siècle. Après des années de « downsizing », il est difficile de se représenter l’originalité du FIRE 1000 lors de sa sortie : à cette époque, les moteurs autour d’un litre de cylindrée étaient réservés aux petites citadines. C’était généralement de vieilles mécaniques largement amorties et par conséquent peu coûteuses, qui avaient fait les beaux jours de modèles bien antérieurs et exploitaient par conséquent des technique anciennes, voire archaïques : vilebrequins sur trois paliers, soupapes culbutées, arbres à cames latéraux, allumage mécanique, etc… Manufacturés dans des usines anciennes, leur qualité et leur fiabilité étaient aléatoires et leurs prestations limitées. Au début des années 80, FIAT et PSA (qui ont une tradition de co-ingénierie depuis de nombreuses années) se sont associés pour concevoir une famille de petits moteurs, de 750 à 1400 cm de cylindrée, destinés à remplacer leurs vieilles gamelles qui avaient fait leur temps. Ils ont été conçus en mode « design », c’est à dire que tout a été réinventé à partir d’une page blanche, dans une optique d’efficience, pour être à la fois sobres, légers, très fiables, tout en restant très peu coûteux à produire et à entretenir. Soit tout l’opposé des mécaniques qu’ils remplaçaient. Pour obtenir un niveau très élevé de constante qualité, FIAT les a industrialisés dans une usine entièrement automatisée, d’où leur nom : Fully Integrated Robotised Engine. Et c’est l’Y10 qui a essuyé les plâtres : malgré sa toute petite taille (un seul petit litre de cylindrée, le FIRE 1000 dispose pourtant de tous les raffinements motoristiques des années 80 : arbre à came en tête, soupapes à poussoirs hydrauliques, à rattrapage de jeu automatique, allumage électronique intégral. Pour économiser plus d’essence, il est attelé à une boîte à cinq rapports, alors que la plupart des voitures d’entrée de gamme de l’époque se contentent de quatre vitesses. Presque tous les accessoires sont à entraînement direct (donc ni chaîne, ni courroie crantée), le nombre de pièces a été réduit d’un tiers, les parties mobiles sont les plus légères possibles pour améliorer le rendement et toute la fonderie est réalisé avec une précision extrême, pour réduire l’usinage. Silencieux, volontaire, le FIRE 1000 se révélera extrêmement robuste, surtout pour un petit moteur à l’utilisation majoritairement urbaine et à l’entretien aléatoire…
On s’est par conséquent réjoui d’avance de retrouver le FIRE dans ses déclinaisons 1000 et 1400 cm3 sur les nombreux modèles PSA équipés des vieux moteur X, notamment la fameuse 205. Malheureusement, Peugeot préfèrera moderniser ses vieux moulins pour créer les EX, sans doute par mesure d’économies, et FIAT se retrouvera seul pour amortir les coûts de conception et de production de la luxueuse ingénierie FIRE, qui fera… long feu ! Leur production vient tout juste de s’arrêter en… 2025, après 40 ans de bons et loyaux services et plus de 23 millions d’unités fabriquées, qui tournent comme des horloges sous les capots de quantités de modèles à travers le monde : une affaire finalement très rentable !
Le reste de la mécanique est tout aussi astucieux : sous le capot, le réservoir d’eau est… une simple poche plastique accrochée à la tôle ! Une idée géniale, qui s’avèrera aussi résistante qu’un pot en plastique thermoformé comme c’est l’usage. Le réservoir d’essence est une poche de matière plastique soufflée dans un moule pour s’encastrer dans tout l’espace disponible laissé par la suspension arrière, puisque la roue de secours est logée à l’avant. Le châssis est celui de la FIAT Panda, mais avec un nouvel essieu arrière « en oméga » astucieux et efficace pour un prix très modeste (la Twingo 1 s’en inspirera). Les amortisseurs sont couchés sous le plancher de coffre pour lui laisser le plus de place possible. Malheureusement, par la faute d’un mauvais accord entre la rigidité du train, les ressorts et les amortisseurs, cette suspension est sautillante et inconfortable, comme sur les petites FIAT de la même époque.
LE DÉBUT DE LA FIN
Quatre ans après son lancement, l’Y10 perd son nom de famille Autobianchi : elle devient Lancia, en France, comme dans tous les pays d’Europe, sauf… l’Italie ! Une chose impensable commercialement : passer d’une marque, avec une histoire et une identité, à une autre marque, avec une identité et une histoire encore plus fortes. Ça serait comme changer de famille : quel produit aurait pu être assez fort intrinsèquement pour supporter une telle mutation ?

En 1989, dans sa version sportive à injection électronique, l’Y10 s’appelle désormais Lancia. Petit détail design : la buse du lave-vitre est fixée dans la vitre plutôt que dans la tôle, pour éviter facilement un point de corrosion et une découpe de tôlerie.
Malgré toutes ses qualités intrinsèques, l’Y10 se vend mal en dehors de l’Italie. Sa ligne complètement atypique déroute la clientèle traditionnelle d’Autobianchi, mais lui permet de se vendre très longtemps, car elle ne se démode pas : en dix ans de carrière, plus de 1,1 million d’exemplaires seront fabriqués. Aujourd’hui elle paraîtrait banale à tous points de vue, mais nullement démodée, tant elle a inspiré tout ce qui s’est produit par la suite. Elle a simplement eu le tort d’avoir raison avant tout le monde…
Et pourtant le positionnement décalé de l’Y10, à la fois chic et sophistiquée, s’est poursuivi au fil des générations, jusqu’à aujourd’hui. Plus incroyable encore : c’est toute la marque Lancia qui a adopté ce positionnement, avec un design atypique et des finitions au sommet du luxe des constructeurs généralistes. Ce qui n’avait pas fonctionné pour l’Y10 s’est révélé désastreux pour toute la marque, malgré une succession de modèles très réussis, dont je vous parlerai dans de prochains articles. Lancia a quasiment disparu et avec elle son importateur français, le très dynamique Réseau Chardonnet, qui distribuait également Maserati. Aujourd’hui Lancia survit en Italie avec un seul modèle, l’Ypsilon, lointaine descendante de l’Y10. Victime de la gestion à très courte vue des descendants de la dynastie Agnelli, le groupe FIAT a fait ses comptes : l’Ypsilon se vend plus que d’autre modèles du groupe, elle continuera par conséquent d’être produite, malgré tout, alors que la FIAT Punto a été sacrifiée. Mais avec la fusion PSA – FIAT, la profusion des marques imposera des choix stratégiques, qui pourraient conduire à sacrifier définitivement Lancia ?
Bravo pour cet article bien documenté !
Petite précision sur le Fire, il avait la capacité du fait de la conception de sa culasse, de pouvoir encaisser une défaillance de la courroie de distribution sans le moindre dommage.
J’en ai fait l’expérience, juste après un remplacement (courroie défectueuse ou mal montée ?), alors que je roulais à régime élevé. Aucun dommage, c’était en 1994 ou 1995, et mon Y10 roule encore.
Par contre, il me semble que le changement de patronyme n’a pas fait tant de remous que ça, tant il était connu à l’époque que l’Y10 était Lancia partout sauf en France ou en Italie.
Merci pour votre compliment 🙂
J’ignorais ce détail technique, qui confirme combien ce moteur avait été soigné dans sa conception !
Quel dommage que PSA ne l’ait pas exploité… C’est son successeur qu’ils ont trouvé dans le corbeille de mariage de Stellantis 🙂
Bonjour,
Je suis très impressionné par vos observations,
passionné de design et d’automobile depuis mon plus jeune age,
il y a bien longtemps que je n’avais pas lu d’article aussi objectif sur
ces produits d’une industrie qui n’avait pas peur d’inventer.
J’apprécie là où vous posez votre regard.
Bien à vous
Merci beaucoup pour vos compliments, qui m’encouragent à poursuivre dans cette voie 🙂
Bien cordialement
Bernard Ligen